Hué à Cannes lors de sa séance de présentation, le film, Okja, du coréen Joon-Ho Bong est disponible sur la plateforme de streaming Netflix depuis le 28 juin. Retour sur le film qui crée la distorsion entre le cinéma classique et la révolution numérique mise en place par Netflix et ouvre le débat sur la condition animale.

Une séance qui débute par des huées, avec des soucis techniques pour un film qui fait parler de lui depuis plusieurs semaines et sur lequel tout le monde à son mot à dire. De Emir Kusturica à Pedro Almodovar en passant par Will Smith, le film apporte sur la table un débat entre le cinéma traditionnel et la nouvelle consommation d’images apportée par Netflix directement dans nos salons. Mais si le débat est important, le film, son histoire et sa satyre semblent avoir été mis de côté.

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Un film pour un double débat, celui sur l’industrie cinématographique ainsi que celui de la surproduction animale et le traitement des animaux pour la consommation et l’alimentation humaine.

Okja, un film pour vegans ?

Vous avez probablement entendu cette phrase, la fable de Okja serait une incitation au veganisme comme a pu le titrer Les Inrocks. Après visionnage, il est clair que cette question pourrait se poser mais il ne faut pas voir en Okja une morale vegan mais plutôt une morale humaniste et une volonté de lutter contre la production animale telle qu’elle est faite aujourd’hui.

Le film commence par une conférence de l’industrie Mirando (voyez en ce nom un parallèle avec le réel Monsanto) expliquant que l’industrie agro-alimentaire est en train de faire un bond en avant avec la production de super-cochons laissant une empreinte environnementale faible et dont le goût de la viande n’est pas altéré. Une solution miracle ? Si les miracles résident dans la génétique et les OGM, alors oui. Lors de la scène suivante, on se retrouve en pleine nature avec une petite fille, Mija, très attachée à son cochon, Okja. Une relation en parfaite osmose entre la jeune éleveuse et sa bête qui passent leurs journées à gambader dans la forêt, une vie simple, bien loin de la frénésie de l’homme urbanisé. Le drame arrive lorsque que les représentants de Mirando arrivent pour reprendre leur bien, Okja, incitant Mija à partir à la poursuite de son cochon pour le ramener à la maison.

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Une première rencontre se fait entre Mija et un groupe d’activistes mené par Jay, alias le génial Paul Dano, qui souhaitent révéler au monde entier le traitement infligé par l’industriel Mirando aux animaux (une fois encore, vous pouvez y voir un parallèle avec la réalité et les luttes menées par des associations comme L214). Une poursuite pour retrouver son amie Okja et la sauver du destin qui l’attend entre les mains de Mirando. Une fable sur la façon dont les industriels racontent et prônent un storytelling bien loin de la réalité des animaux sans OGM, élevés en plein air dont l’abattage doit rester un mystère.

Nous n’achetons pas un cochon dans notre supermarché, l’industriel fait tout pour nous faire acheter des côtes de porc, ce qui est bien loin de l’image que l’on peut se faire d’une bête, à grand renfort de discours marketing bien rodés, déculpabilisants, vous laissant ainsi le choix de fermer les yeux sur la bête que vous mangez et la façon dont elle a pu être élevée et traitée jusqu’à sa mort. Cette métaphore, le film la présente dans une scène de grande parade lors de laquelle sont distribués des bâtonnets de viandes séchés, bien emballés dans un packaging. Qui pourrait alors se douter de la taille du cochon, de son aspect ? L’animal ainsi dénaturé n’est plus un animal mais bel et bien un bout de viande, aussi quelconque qu’un autre.

C’est là-dedans que la satire du film se place, pas de morale vegan à y voir, juste une volonté de prise de conscience de la part de celui qui regarde, une histoire dont le but est de dire « maintenant, tu sais ! ». Une histoire pas loin de la réalité actuelle, car si des élevages se font dans les règles de l’art, la surconsommation de viande et la surproduction que cela implique poussent l’industrialisation de la viande donc l’industrialisation de la vie des bêtes que nous mangeons. La morale d’Okja peut ainsi être résumée par une citation de Ghandi, « On peut juger de la grandeur d’une nation par la façon dont les animaux y sont traités. »

Une fable écologique et une morale sur l’impact de l’homme envers la nature et la vie animale bien ficelées, attachantes, parfois un peu trop « sortez les violons » qui a le mérite de mettre en avant une réalité trop souvent mise sous silence.

Okja, un caillou dans les rouages de l’industrie du cinéma ?

Pour cette question, il est évident qu’Okja vient mettre un grand coup de pied dans une fourmilière bien rodée. De par sa distribution, Okja dérange… Le film n’est pas disponible dans les cinémas, pour le voir, il faut se rendre sur la plateforme de Netflix et c’est en ce point que le film bouscule les règles préétablies. Dans la règle, un film ne peut arriver sur une plateforme de streaming que trois ans après sa sortie dans les salles, ce n’est pas le cas d’Okja, présenté à Cannes cette année et disponible quelques semaines après au visionnage depuis son canapé.

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Mais est-ce vraiment un mal ? Le président de Cannes de cette année, Pedro Almodovar prend position dans le débat contre Okja déclarant : « je ne peux pas concevoir que la Palme d’or ou d’autres prix soient remis à un film qu’on ne pourra pas voir sur grand écran, en salles« . Serait-ce alors une position contre Netflix et sa façon de faire consommer l’image ou une volonté de ne pas altérer le subtil art cinématographique par une séance dont la qualité pourrait être amoindrie par le seul visionnage sur une TV, une position de puriste en soi.

Si la deuxième possibilité est la bonne, nous nous rangeons du côté du réalisateur espagnol, voir un film sur un écran de TV ou voir un film dans une salle de cinéma n’est pas la même expérience, loin de là. On pense ainsi qu’une règle pourrait permettre à ces films d’avoir une visibilité dans les salles sombres. Mais les dîtes salles seraient-elles prêtes à le mettre à l’affiche ? Avant ou au même moment que la sortie sur la plateforme de streaming ? Il est clair que Netflix laisse de temps en temps l’art en second plan de sa stratégie marketing, comme on avait pu le constater avec la façon dont la plateforme de streaming avait mis à disposition le film Mommy du réalisateur Xavier Dolan, s’abrogeant des idées créatives du réalisateur en ne respectant pas le format de l’image mise en place pour le film.

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Un débat ouvert, dans lequel les positions se prennent et sur lequel des règles doivent être mises en place pour respecter le travail créatif autour du film sans pour autant mettre au placard une digitalisation du cinéma qui ouvre des portes à des films qui n’auraient probablement pas pu se faire sous les règles actuelles de l’industrie. Netflix a le mérite de faire découvrir de nouveaux acteurs et nouveaux réalisateurs, de mettre de côté les règles d’audience pour laisser le temps à un film ou une série de trouver son public sans le diktat de la vente d’espace publicitaire et de marketing.

Notre position se résume ainsi, Netflix n’est à blâmer ni sur la qualité de ses programmes ni sur son fonctionnement, en dehors de films que la plateforme pourraient présenter lors de festivals officiels comme celui de Cannes, pour lesquels la possibilité de les voir sur un grand écran est un manque pour les personnes qui le souhaiteraient. Mais nous émettons un très grand doute sur le déplacement du public vers les cinémas où les places sont couteuses contre un abonnement mensuel pour presque le prix d’une séance…