Le week-end dernier, nous étions au Carreau du Temple pour l’évènement We Do BD pour découvrir et rencontrer les nouveaux talents dans l’univers de la BD. Parce que la bande dessinée ne se limite pas à Astérix et Lucky Luke et que cet art n’est pas uniquement destiné aux enfants, on a rencontré 5 garçons plein d’avenir à suivre, à lire et à découvrir.

 

PHILIPPE VALETTE

On commence la journée avec la rencontre de Philippe Valette, l’auteur de la BD George Clooney. Diplômé d’un bac en Arts Appliqués, d’un diplôme en animation, il a commencé à travailler sur différents projets persos, tout en développant son expérience chez Cartoon Network à Londres. Amoureux de la narration il a tenté à plusieurs reprises de monter des projets mais il se rend compte au fur et à mesure de la dureté pour réussir à concrétiser et à finaliser des projets dans l’animation. «L’idée de la BD, elle est née de la frustration de ne pas concrétiser d’autres projets que j’avais en tête depuis pas mal d’années. Je travaille dans l’univers du film et du dessin animé depuis longtemps et c’est un milieu fastidieux avec des contraintes de production, des contraintes techniques aussi et c’est très compliqué de produire une histoire jusqu’au bout. Il faut avoir un studio, avoir un producteur, avoir du budget, tout de suite, ça prend une ampleur gigantesque»

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De cette envie de raconter des histoires le plus simplement possible, Philippe Valette cherche un media pour les coucher sans trop de contraintes. Il décide de se lancer dans le format BD. « Un jour, je testais une boite de feutre chez moi et j’ai commencé à faire des dessins d’enfants, simplement pour me déverrouiller un peu et tester le feutre. C’était une idée qui me trottait dans la tête de refaire des dessins un peu comme un gamin. J’ai fait un premier dessin, un second puis un troisième et c’est devenu une planche gagesque d’un super-héros qui trouve une merde dans son salon, c’est venu par hasard. C’est en faisant le dessin que j’ai commencé à poser une merde. »

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Toujours basé à Londres, il couche ses planches sur un blog pour permettre à ses potes de lire les aventures de son super-héros un peu looser : Georges Clooney. « Je ne sais pas pourquoi, ni comment mais ça a buzzé sur Internet. Alors que je bossais, un pote m’a dit Café Salé vient de twitter ta BD (blog créatif), puis Bastien Vives l’a twitté aussi, Penelope Bagieu et aussi Charlotte Le Bon. En un après-midi, il y avait eu 500 000 vues sur le blog. »

Après ça, l’aventure du créateur de Georges Clooney s’affole et commence à prendre une part entière dans sa vie. Il signe chez les Éditions Delcourt et publie deux livres sur l’histoire de Georges Clooney. «Je n’ai pas de contact avec Geoges Clooney, pas de haine non plus contre lui. Quand j’ai voulu nommer le perso, j’ai cherché un nom et je voulais pas un truc bateau du genre « superconnard » donc Georges Clooney c’était parfait, c’était absurde tout comme la BD. Elle part de n’importe quoi et donc le nom d’un mec qui existe et qui n’a aucun rapport avec mon personnage je trouvais ça drôle car il lui ferait de l’ombre sans jamais mentionné dans la BD pourquoi il s’appelle Georges Clooney. Absurde jusqu’au bout, c’est le premier nom qui m’est venu à l’esprit. »

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Aujourd’hui, pas de troisième opus pour les aventures de Georges Clooney, mais une toute nouvelle histoire en cours de production. « Je bosse sur cette nouvelle bande dessinée, j’espère qu’elle sera prête en 2016. Ce sera toujours une bande dessinée humoristique, mais, cette fois, je me suis inspiré des films d’aventures pour mon personnage. Il ne sera pas dans un univers classique de personnage d’aventure, il sera dans un milieu bureaucratique ».

On lui a demandé de nous conseiller sur l’univers de la BD, de nous dire qui, selon lui, il fallait absolument connaître et lire. Il nous a cité Bastien Vives « pour tout ce qu’il fait » et Marc-Antoine Mathieu : « J’adore ces bandes dessinées même si ça n’a aucun rapport avec ce que je fais. ça me passionne, il a des BD très conceptuelles. C’est très fort et très malin. »

 BEN DESSY

Pour Ben Dessy, auteur des bandes dessinées et du blog Macadam Valley, la BD a toujours été présente dans sa vie malgré des études qui ne se sont pas passées tout à fait comme il le souhaitait . « J’ai toujours voulu dessiner et faire quelque chose dans la BD. J’ai fait des études d’art en BD, ça s’est très mal passé et je n’ai plus dessiné pendant trois ans. Quand j’ai voulu revenir au dessin, je cherchais un dessin relativement simple graphiquement parce que j’avais un peu perdu. La BD en format strip était une bonne solution pour me permettre de mettre en dessin les détails que je voulais ou non. Ça me donnait la grande liberté de pouvoir m’attarder plus sur l’humour que sur le dessin. »

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Si dans ces strips, l’humour noir est omniprésent c’est parce que c’est une forme d’humour qui lui parle, qui lui permet d’être borderline. « Je reste très borderline mais j’ai des limites que je ne franchis pas. Si ça me fait rire moi, j’y vais. Je ne parle pas des thèmes qui ne me font pas rire. Si je reste méchant, c’est que j’aime titiller les gens et alterner humour noir et humour absurde. »

Déjà deux albums sont disponibles de Ben Dessy, Macadam Valley et Hors d’oeuvre. Un deuxième et un troisième tome de Macadam Valley vont sortir dans les prochains mois. Il explique puiser son inspiration de tout ce qui l’entoure, d’une phrase entendue il en fait une scène humoristique. « Ça peut venir d’un cliché. Je remarque que j’aime bien prendre une situation et la retourner pour voir ce qui se passe. Ce que j’aime dans le strip c’est que je cherche à réduire au maximum l’histoire et réfléchir comment la blague va être la mieux : si ça va être en deux ou en trois cases. J’essaie d’aller au plus direct, au plus efficace. Pour mon dessin, c’est un style que j’ai imaginé sur-mesure pour coller à la méthode du strip : un dessin simple, épuré pour encore une fois aller au plus direct. Tout doucement j’aimerai me détacher du format strip pour raconter des histoires plus ambitieuses d’un point de vue graphique. »

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Si son dernier post sur son blog date d’août 2015, Ben Dessy explique que pour son prochain album, son blog n’a pas alimenté ses idées comme pour les précédents. « C’est peut-être une erreur parce que j’aime ça, mais, je fonctionne comme ça. Le blog m’a ouvert pas mal de portes (il a remporté le prix du Golden Blog Awards) mais j’avance lentement, je prends mon temps pour faire ce que j’aime lire et ce que j’aime dessiner. On verra ce que ça donnera. »

Pour vous initier à la BD, il vous recommande de vous pencher sur les albums de Bastien Vives (cité également par Philippe Valette), « il est génial ce mec » mais aussi de vous pencher sur Carl Barks, « c’est avec lui que j’ai grandi, il a un univers qui me parle beaucoup. »

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BASTIEN VIVES

Enfin, nous nous retrouvons devant le type nommé par les deux précédents, Bastien Vives ! Auteur de nombreux albums de BD de 32 ans dont on nous a vanté la simplicité et le talent. Pour lui, ce sont ses cours de cinéma qui lui ont donné l’envie de créer des histoires. Son blog « c’est comme une récréation » entre ses albums : « je raconte des trucs très différents que ce qu’il y a dans mes albums. Je voulais une soupape, raconter autre chose. L’univers graphique est différent entre mon blog et mes albums. J’aime le blog parce qu’on y est son propre éditeur, on est libre, pas de contraintes. Sur internet, tu fais ce que tu veux, du cul ou n’importe quoi. »

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Très libre dans sa création, il en est déjà à une trentaine d’albums publiés et revendique l’importance de faire ce que l’on aime en prenant le temps qu’il faut pour le faire. « On se sent parfois obligé de mettre des choses  sur son site mais je ne mets pas l’obligation de produire régulièrement. La BD sur Internet, c’est une consommation pure et je ne me sens pas redevable.  Dans le travail d’auteur, c’est contre-productif de vouloir produire à tout prix. C’est néfaste d’un point de vue artistique. On est la pour proposer autre chose, une autre vision et ne pas s’enfermer dans un truc ». Dans sa mécanique d’inspiration, il regarde énormément de films pour alimenter sa créativité sans se mêler de l’actualité dont il ne se sent pas/peu concerné à participer.

En ce moment, il participe à un projet de refonte du site de Daily Toon qui va permettre une lecture mieux adaptée à l’écran. Le site va proposer de la BD avec un système comme les BD coréennes. « Je vais être dessus et je vais m’intéresser de plus en plus à la BD numérique ».

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On lui a demandé également comment il construisait ses histoires, quel était son point de départ, sa mécanique : « Je me prends à la base un truc qui me plaît, un truc qui me fait marrer. La, j’ai lu un article sur le mec qui a fondé BlaBlaCar. Tout le monde dit c’est un génie, moi je me dis putain mais c’est ça un génie ? Je veux dire un mec qui invente une appli pour que Patrick et Gérard aillent ensemble en bagnole ! J’aime remettre les choses dans leur contexte, Miyazaki c’est un génie ! Ce genre de choses-là, au bout d’un moment, je me dis que je vais en faire un petit strip, je vais mettre une situation un peu débile avec deux personnages pour en rigoler, je le tourne en dérision ».

Pour votre culture perso, il vous recommande de lire Morgan Navarro, qui fait actuellement des strips sur Le Monde mais qui a surtout publié la BD Teddy Beat. « C’est une BD de cul, de porno et c’est vraiment génial. C’est dessiné de façon naïve, bête et méchante mais c’est bandant pour les situations, les dialogues… »

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NAVO

Arrive alors le moment de rencontrer Bruno, alias Navo, l’auteur de La Bande Pas Dessinée. Pour la petite histoire, le jeune homme est auteur et se définit comme ‘l’autre mec de Bref qui n’est pas connu », il travaille actuellement (encore) avec Kyan Khojandi sur la mini-série « Bloqués » diffusée tous les soirs dans Le Petit Journal. Le concept, ou le non concept de sa BD est simple, ce ne sont que des bulles, des dialogues en 3 cases. « Ne sachant pas dessiner, j’ai fait une BD sans dessins. C’est qui on veut dans cette BD, tu imagines qui tu veux, ils sont de temps en temps genrés pour servir l’histoire mais sinon le format permet une liberté d’imagination totale ».

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Son concept est également un livre, du même nom, La bande pas dessinée, depuis, il a arrêté ses bulles pour se concentrer sur son travail d’auteur. « J’ai maintenant arrêté le blog, il est toujours en ligne, j’ai trouvé un autre moyen de m’exprimer, maintenant j’ai Twitter qui est devenu ma soupape d’évacuation, c’est plus rapide. Je tweete maintenant. »

Quand on lui parle de sa BD et du fait qu’elle est sacrément méchante, il nous explique le ton qu’il mettait sur son blog. « C’est un humour noir et très hardcore que je mettais dessus, c’était les trucs que je ne pouvais pas présenter aux autres. Je gardais pour moi ce qui je pense ne correspondait pas à la demande qu’un client pouvait me faire comme auteur. Cela aurait été une faute pro de proposer une blague sur le petit Grégory si la personne en face de moi ne pouvait pas défendre le texte et la blague. »

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Et comme cela faisait longtemps, il a également cité Bastien Vives comme auteur de BD à découvrir. « Il est dans toutes les cases, il est capable de tout, il a un coté à l’aise dans toutes les disciplines. Je l’incite créer des dialogues de films, il ne veut pas. Les dialogues dans une bulle, c’est vrai, ils sont toujours bons alors que si quelqu’un récite ou lit un dialogue, il peut devenir mauvais, le mec peut jouer faux. Je pense que c’est pour ça qu’il ne veut pas aller dans la fiction. » Sinon, il nous a parlé de Davy Mourier pour ses albums La Petite Mort dont il a fait la préface du troisième tome et de Marion Montaigne avec sa série Tu Mourras moins bête qui allie humour et savoir pour en effet, vous apprendre deux ou trois trucs que vous auriez pu voir en cours de bio, mais c’était vraiment moins bien raconté par votre prof de lycée.

On lui a alors demandé de nous expliquer sa mécanique de création : « ce qui me plaît, c’est d’imaginer quelque chose de simple sur la base et d’essayer d’en faire quelque chose de bien. Le meilleur compliment qu’on peut te faire, c’est te dire « ah putain, j’aurais du y penser ». Je le prends comme le fait d’avoir eu une idée cool, mais avant les autres. C’est comme dans la pub, il faut trouver l’idée évidente qui n’existe pas encore et que la personne en face de toi n’aurait pas trouvé avant que tu ne le lui dises. Ton projet marche quand tu fais ce que tu as envie de faire, c’est une question de temps d’avance. Si tu suis ton instinct, tu multiplies tes chances de sortir ton projet au moment où il doit sortir. » On a également discuté avec lui de son travail de co-auteur sur la série « Bloqués », il nous a alors expliqué le fait qu’il aime la mécanique de création de dialogues en ping-pong, avec de l’échange pour s’assurer d’être toujours en phase avec la personne qui va défendre le texte derrière.

RONZEAU

Pour finir, le petit dernier, Romain, alias Ronzeau, plus dans la douceur que les quatre autres. Après des études de commerce, sa passion pour le dessin le rattrape. Par hasard, il se fait contacter par un scénariste pour réaliser une histoire dans Spirou suite à ses nombreux posts de dessins sur Internet (il sera contacté par la suite par le Mag pour ados Okapi). Il lance en parallèle son blog en 2009, « c’est une récré, une expérimentation. Je raconte les bêtises qui me viennent à l’esprit. Quand je l’ai lancé, j’avais pas envie de faire un album d’une histoire longue. Je voulais être libre de raconter des histoires courtes, en postant à peu près régulièrement. »

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Contrairement aux autres, on retrouve Ronzeau dans ses dessins, « c’est de l’auto-fiction, je me suis beaucoup inspiré de la vie de couple. Au départ, je savais pas que cette inspiration allait m’amener à faire deux albums sur le sujet. » On lui alors demandé de nous expliquer le personnage de Batman omniprésent dans ses planches. « J’aime bien dessiner Batman ! C’est mon personnage qui dit des conneries, c’est une sorte de moi fantasmé. Ma BD me présente moi et mon moi rêvé sous les traits de Batman, bien baraqué avec une voix bien grave. Si je l’ai choisi lui, c’est juste que je suis un fan de Batman et des comics que j’essaye de faire transparaître dans mon univers. Dans mon album Carnet de mariage, Batman est un conseiller conjugal. J’aime bien lui donner un rôle complètement à l’opposé de son rôle de départ « .

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Dans les prochains mois, Ronzeau va sortir le prochain album de sa série Espions de Famille. « C’est l’histoire d’un grand-père qui embarque son petit-fils dans des aventures. C’est la vie de famille de James Bond en version plus grabataire ».

Et comme pour les autres, nous lui avons demandé de nous donner un nom, une personne à ne pas manquer dans l’univers de la BD. On a senti qu’on allait encore avoir Bastien Vives (et en effet), on lui a donc précisé de nous parler de quelqu’un d’autre. « Je vais citer Grégory Panaccione, surtout pour son album Match qui raconte en 300 pages un match de tennis, du premier point au dernier point. Il s’y passe pleins de choses et c’est hyper bien fait, c’est muet mais c’est génial. C’est le livre que j’aurais rêvé de faire « .

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Nous avons été ravis de rencontrer ces 5 garçons, tous différents, tous avec un sens de l’humour qui nous a plu. On espère que vous allez savoir quoi lire maintenant et on vous incite fortement à vous mettre à la BD. Ils font partie des nouveaux visages de la bande-dessinée, ils amènent avec eux une vision et un humour plus moderne que ce que nous connaissions déjà de cet univers.

Un grand bravo à ces 5 mecs, qui valent vraiment le détour !!